Dans l’incertitude d’une porte close, porte verrouillée, notre héros pris trois pas de recule. L’étendue de son champ de vision gagnant quelques degrés de part et d’autre, il pu constater dans le céramique encadré tapissant le mur, l’espagnolité des heures d’ouverture du centre :
8h30-12h30
14h30-18h30
Jetant un coup d’œil à son pas de montre, d’un mouvement calme vers l’arrière, il inclina la tête et plissant les yeux (qui se faisant attirèrent en une splendide grimace le reste du visage) de manière à saisir l’immensité des cieux, et en ceux-ci l’emplacement du soleil : 13h30 (plus ou moins). Ne se laissant point dépiter – une telle dose de motivation avait été grattée des fonds de tiroirs pour mener à bien cette action – notre héros, appelons le Guichi, décida d’user de ce délai et, faisant d’un marteau deux clous, pris la décision de profiter de la poussiéreuse lumière envahissant le sucrier pour s’adonner à une brève séance de pellicule brûlée, vestige de sels argentés.
Activité clichée (!) s’il en est une, la photographie conférait à Guichi cette rare possibilité du croisement entre science et art. Derrière l’objectivité froide de l’objectif – la photographie semble avoir cette capacité de fixer, figer en fait, l’âme d’une action, la retirant, elle, l’unique, d’une série d’autres actions s’emboîtant les unes dans les autres ; elle décortique le mouvement en permettant une analyse prolongée, une observation infinie – se cache les multiples expressions de la sensibilité de l’observateur comme celles de son objet : la chaleur du sujet. C’est ce contraste, ces tranchées charcutant le no man’s land de la photographie qui attirait Guichi, le poussant dans sa balade.
Disposant d’un tant somme toute élastique (le centre rouvrait certes ses portes vers 14h30, mais il ne les fermait qu’aux alentours de 18h30), Guichi jugea qu’il serait à propos de joindre l’agréable à l’agréable et ainsi de panoramiser cette ville qu’il tentait, jour après jour, de faire un peu plus sienne. C’est donc vers les haletantes hauteurs de la capitale historique qu’il se dirigea. Un pied devant l’autre, dans le palliatif paysagé à l’essoufflement d’un 5 contre 4 qui s’étire au-delà de la minute et demie, notre protagoniste entreprit son ascension. Mût par la certitude d’une cime atteignable, Guichi, telle une girouette, poursuivait sa montée, alternant la marche avant à celle de reculons de manière à répartir équitablement entre ses divers muscles la sécrétion industrielle d’acide lactique de son corps. Soudain, à ce moment du mouvement vertical où l’on croit pour quelques secondes à l’existence de la fin du monde, à cette géographie tranchée au couteau qui nous amène à quelques pas du vide, bref, à cette séquence finale de l’ascension où la verticale rejoint l’horizontale masquant toute suite possible à notre parcours, Guichi entendit le bonheur.
En ce sommet dépourvu d’obstacles, la délicate brise naviguait à sa guise entre les branches en fleurs des quelques arbres solitaires jonchant les extrêmes de la plaza, point culminant de la marche de notre héros. Dans le vide envoûtent de la place : quatre enfants, un ballon, et des rires que le vent porte doucement. D’un côté la beauté centrifuge du vide déconstruit de plaisirs candides, de l’autre, à travers le XVIIe siècle d’une série d’arches blanchies à la chaux, l’immensité d’une ville intemporelle : Villa de la Plata, Charcas, Chiquisaqua, Sucre, quelle que soit ton nom, je te vois enfin.
Émerveillé, Guichi eut pour premier réflexe de trouver un siège sur lequel se poser. Non pas qu’il fût décontenancé, mais les scènes se multipliaient devant ses yeux, un changement de lentilles à sa caméra s’avérait judicieux. C’est à ce moment de l’histoire qu’un personnage méconnu, négligé jusque là, fît sa première entrée : la Sigma 70-300. N’ayant que peu exploré lors d’une séance valdavidesque les vertus du zoom, le voyageur pris enfin conscience de la puissante utilité – et du plaisir qui l’accompagne – de ce 220 mm supplémentaire. Si légèrement insidieuse fut-elle, voire non éthique (qui sait), l’utilisation de cette lentille, Guichi s’en apercevait, permettait enfin un isolement du sujet sans isolement du milieu, une fixité de l’image sans perte de spontanéité. Le zoom ne permet pas simplement un agrandissement de l’objet, il permet l’effacement du photographe…
C’est ainsi qu’après quelques enivrantes heures – et un 36 poses – notre héros se remémora sa mission première, que dis-je sa quête : l’appropriation, même s’il elle doit passer par les bas fonds, de la lange de Cervantès, Lorca et Neruda. Et Guichi ne l’aura pas facile, puisqu’à la différence de certains, il n’a pas un peu de Borges en lui. Marchant en direction du centre, il se questionnait d’ailleurs sur le fonctionnement de sa propre mémoire. Comment se faisait qu’il soit apte à se remémorer les statistiques de Jaroslav Halak alors que celui-ci jouait dans la East Coast Hockey League et non les différents usages des verbes Ser et Estar ou encore, le classement final pour l’année 2005-2006 de la deuxième division de soccer anglaise et non la structure de l’imperfecto, comment se faisait-il qu’il en sache plus sur les circonstances entourant la mort du père de Carles Puyol, défenseur central et capitaine du FC Barcelone, que sur les nuances dans l’utilisation des différents temps du prétérito… Il songea à passer l’aspirateur dans sa mémoire, mais se remémorant les conséquences désastreuses qu’un tel geste avait eu sur l’ordinateur d’Alexis, il n’osa aller plus loin.
Perdu dans ses pensées le futur étudiant arriva au centre s’en trop s’en rendre compte [se trouve entre crochet ici, les différents détails administratifs liés à l’inscription qui ont été retirés au moment de la publication]. Un petit test de classement plus tard et voilà que notre historien chéri est enfin sur les rails du savoir, entamant ce qui devait être sa rédemption linguistique, son entrée dans le monde de la communication possible au-delà du présent, sa porte ouverte vers le merveilleux monde des archives, etc.
On me dit qu’aux dernières nouvelles notre héros en était aujourd’hui à son troisième cours, et que, selon certaines estimation, d’ici une semaine, si les choses progressent selon une courbe ne serait-ce que f(x) = x (il se permet de rêver au f(x) = x2), nous pourrions émettre le constat suivant, et je cite : « la vie est belle ».
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2 comments:
Merde alors! J'avais écrit un commentaire qui a disparu. Vive la technologie.
Voilà, je t'avais promis un message... j'ai fait du rattrapage de lecture sur ton blogue, et je m'en suis bien tirée! (sauf pour les sections sport...)
Parle-nous davantage des gens que tu rencontres, que tu croises dans la rue, dans les restos, etc.
Voilà... si Sucre est comme Arequipa, ce doit être vraiment beau, et sympa. Et oui, on s'y sent davantage chez nous... un peu plus occidentale comme ville disons.
N'oublie pas d'aller faire un tour sur le site de Tagaq. Juste à écouter le démo, je suis sûre que tu aimeras... t'aurais sûrement aimé la voir, et l'entendre, mais surtout entrer dans son univers...
Je retourne à l'écriture. J'essaie de suivre ton exemple. Et, étrangement, ça marche bien cette fois. Peut-être que le fait d'écrire sur les "esprits" fait en sorte qu'ils sont avec moi... Bon, allez, une autre blague de chamane.
Bisous, et à bientôt,
A xxx
Quelle surprise, Amélie est encore là! On se suit de blog en blog il faut croire.
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