Friday, October 12, 2007

La nuit sera calme

La nuit est calme, pensive. Les voitures se succèdent dans une absence de klaxons peu commune. La ville me regarde de ses milles yeux lucioles alors que la brise aigre-douce filtre entre mes orteils, comme une tape dans le dos pour le bon travail de ma veste. Une étrange mélancolie monte en moi, mélancolie allègre, goût de vous, besoin d’écrire. Alors que Piotr Stépanovitch et Nicolaï Vsévolodovitch se jouent de la petite société russe, je sens le besoin de me jouer d’eux, et je les quitte : deuxième partie, p. 210.

J’ai fait une sauce à spaghetti ce soir. Ça goûtait la maison, le cari en moins, le locoto en plus. Je l’ai joué solitaire depuis mon arrivée ici. Solitaire comme dans une bulle qui me suis partout, me protège (de quoi exactement ? ça n’a pas d’importance), une solitude d’ethnologue, ceux d’avant, ceux d’autres siècles, les premiers, convaincus de pouvoir objectiver le monde sans y prendre part. La science, comme elle n’exista jamais. C’était mon petit train, mon petit rythme, mon bonheur de vivre centré sur ma quotidienneté avec le luxe de la maîtriser qu’importe l’environnement, avec l’exotisme d’un décor qui change bien plus que le regard, aussi étanche soit la bulle. Aussi bien pouvais-je être dans cette coqueronnitude, autant la part sociale de mon être ne pouvait être résorbée encore bien longtemps. Une seule bière en trois semaines, c’est peut-être exagéré… Mais parce que je suis moi, et qu’il semble que tout me sourit (enfin… on en reparlera), alors que mon choix solitaire commence à devenir une solitude imposée, on me tape sur l’épaule. Littéralement. Anna, la part féminine du couple d’Allemands qui louent l’appart à l’étage en dessous et avec qui je partage la cuisine (cuisine non utilisée jusque là : fatigue, paresse, goût du resto, timidité…), me croise au truc internet d’à côté (je dirais bien café internet, mais ils ne servent pas de café) et m’invite à une petite fiesta (c’est son anniversaire) chez eux le lendemain. J’accepte, bien entendu. Je me retrouve au milieu d’une soirée d’expats (non, non, je ne parle pas des retrouvailles des anciens joueurs des Patriots de la Nouvelle-Angleterre), des gens qui sont ici pour le plaisir, pour prendre des cours, pour faire du bénévolat, des gens qui parlent, qui me parlent, des gens qui boivent, qui chantent, qui rient, des gens qui me font un bien fou. Pas d’amitiés éternelles qui surgissent, pas de rendez-vous au lendemain, pas de promesses. Sucre c’est petit, on se recroisera. Je me lie quand même à Bolo, l’autre moitié du couple. C’est fou ce qu’une passion pour l’escalade, un goût du post-rock et une bouteille de Singhani peuvent tisser comme liens. Eux partent dimanche pour le Chili, si tout ne se met pas à aller de travers, on devrait être en Argentine en même temps. On a échangé nos courriels, on verra, d’ici là, on devrait sortir demain…

J’ai changé de prof d’espagnol (on change à chaque semaine). À Cecilia succède Orlando (je m’en suis finalement souvenu). 35 ans, deux enfants, étudiant en économie. Seul avec les enfants depuis deux moi (sa femme est en Europe en ce moment, il s’ennui), charmeur, agnostique (il lit en ce moment le tao), passionné. À la mi-chemin de l’illégalité dans son propre pays, il rêve de l’Europe, de l’Espagne. Un rêve ultra pragmatique, il a son plan. Pour lui, pour ses enfants, la Bolivie il l’a dans le sang, mais la septicémie est si proche…
Les cours son géniaux avec Orlando. Alors que je pensais arrêter après cette semaine pour me lancer dans les archives, j’ai décidé de prendre une semaine de cours de plus. Parce que le conditionnel et le subjonctif, je me dois de les apprendre, mais surtout parce que j’ai beaucoup trop de plaisir avec Orlando (je me suis arrangé pour l’avoir comme prof la semaine prochaine). Un peu de grammaire, un de syntaxe, beaucoup de discussion, par conséquent, beaucoup de nouveaux mots (tranquillement pas vite sa vient). On parle politique, on parle histoire, on s’en apprend tous les deux, on échange. Les blagues fusent, on se comprend. La vie est belle.

Quand je suis à l’étranger, je n’aime généralement pas les touristes. Je suis même un petit peu injustement méprisant (je le suis aussi, moi, touriste). Je n’aime pas en fait ceux qui au lieu du CH, ont le Lonely Planet tatoué sur le cœur. Ceux qui voient ce qui doit être vu, dorment où c’est conseillé, mangent là où recommandé. Il s’avère malheureusement que le café-resto-bar le plus cool à Sucre, soit un truc de gringos. J’y vais quand même souvent. Le café est bon, il brasse leur propre bière (par principe, je les respecte (une ale de type belge, légèrement ambrée, beaucoup de corps, finement épicée (est-ce du clou de girofle que je goûte ?) finale maltée), agréable mais sans plus. Chef-d’œuvre dans le contexte bolivien), il passe des films à chaque soir (beaucoup de film latino-américains, fictions et documentaires), bref, faut se faire à la faune, mais la flore compense amplement.
Il y a un truc, cependant, typiquement touriste que j’affectionne particulièrement, et c’est de me retrouver dans un bar de gringos entouré de gringos pour suivre un match de n’importe quoi. Quart de final du mondial de rugby : Allblacks contre les Bleus. Le bar est plein, moitié Kiwis, moitié Français. L’ambiance est folle, tout le monde s’amourache de haine, la bière coule à flot, la tension est palpable. Les Français qui jouent comme des merdes volent le match sur deux erreurs d’arbitrage, sifflet final, les favoris regrettent l’époque de Tanga Umanga et rentrent chez eux bredouille. La télé se ferme. Tout le monde s’amourache de haine, la bière coule à flot, il n’y a plus de tension, et moi je quitte, sourire aux lèvres.

Là il faudrait que je vous parle de cinoche (parlant cinoche, profitez-en avant que le FNC se termine), j’ai vu trois documentaires au cours des derniers jours qui dépassent en termes d’éléments perturbants la majorité des films troublants que j’ai vu au cours de ma vie. Je devrais vous en parler, j’ai tant à dire, mais je fatigue. Dehors est lent, comme engourdi. Un couple marche sur la rue, les voitures se font rares. Au vent se mêlent les sifflements répétés des gardiens patrouillant qui manifestent leur présence. Au loin, la lumineuse croix trône au sommet du Cerro Sica-Sica et nous rappelle, comme à chaque nuit, des siècles de domination. En ce moment Sucre s’endort, et moi, je m’en vais la rejoindre.

P.S. Pourquoi suis-je toujours incroyablement plus souverainiste quand je suis en Voyage ? Vive la Catalogne ! Força al canut !

1 comment:

Justine de Valicourt said...

Ta poésie est fascinante et je comparerais le plaisir de te lire a celui de lire Salman Rushdie. J'espère même que tu ne lis pas trop mes aventures, elles me semblent bien ennuyeuses à côté de ton quotidien.
Tout ça pour dire que je serai en Bolivie dans une dizaine de jours. À LaPaz probablement dans 2 semaines.