J’ai enfin compris en quoi le travail archivistique pouvait être particulièrement plaisant. Je suis tombé hier, et j’ai fini de l’explorer aujourd’hui, sur une source particulièrement extraordinaire. Je pourrais pratiquement constituer un chapitre complet juste à partir de celle-ci tant elle est riche, dense explicite. C’est l’histoire d’un procès de 580 pages (des feuilles, pas d’individus médiévaux) où une communauté aymara demande l’annulation de la vente de ses terres communales à un riche commerçant créole et à sa femme. Ce qu’il y a de fascinant à même cette source est que non seulement elle renferme les témoignages d’une vingtaine de paysans indigènes, mais elle présente d’une manière quasi ostentatoire l’attitude de la communauté au sein de l’État nation. Celle-ci, dans le cadre de la défense menée par un avocat créole, s’articule d’une manière ultra formelle à même les mécanismes législatifs définissant l’état civil de chaque individu et de chaque groupe – tout en faisant appelle aux tribunaux qui sont, je vous le rappelle, des appareils étatiques – ainsi, il y a une claire intégration ou acceptation de la structure étatique dans la mesure où elle sert la communauté. En même temps cependant, l’image que les Indiens projettent d’eux-mêmes est celle d’individus naïfs, peu éduqués, exclus de la citoyenneté, ayant été abusés par des gens malhonnêtes profitant de leurs faiblesses (l’alcool) et par conséquent, nécessitant la protection de l’État, comme à l’époque coloniale elle pouvait solliciter la défense du Roi.
La réalité quotidienne de ces Indiens est peut-être, et probablement, toute autre comme certains éléments de la preuve semblent nous le laisser subtilement entrevoir, mais il n’empêche que la réalité de ce document nous présente le choix juridique et par conséquent « formel » que prend la communauté. Elle se présente sous une forme qui force l‘État à lui venir en aide (s’il veut être conséquent dans sa législation), mais qui du même coup contribue à former la perception qu’a le gouvernement des Indigènes. Il importe de garder en mémoire qu’à cette époque (le procès s’étale de 1884 à 1887) les racines d’un fort darwinisme social à s’ancrer dans le sol bolivien. On se rappelle également que parmi les conditions d’accessibilité à la citoyenneté demeure (et demeurera jusqu’en 1956) l’obligation de savoir lire et écrire, excluant du coup la grande, mais alors là, l’énorme majorité de la population indigène. Ainsi, en se présentant comme des êtres naïfs et vulnérables (et sans oublier l’analphabétisme généralisé), les Indiens contribuent à cette idée que le pouvoir et les diverses ramifications politiques y menant (exemple : la participation électorale) ne peuvent qu’être gérés que par des individus « supérieurs », sans qui l’État court à sa propre perte.
Je vous en reparle.
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