Si Matt avait su, dès les premiers jours d’investigation de Guillaume, se tailler une place de choix dans la page de remerciements du mémoire de ce dernier, voilà que se dessinait petit à petit, avec les jours qui se succédaient – et les bières synchrones à ceux-ci –, une relation dépassant de loin la seule notion d’aide altruiste. Par la présence centralisatrice du rouquin, Guillaume se constituait finalement une petite communauté sucréenne. Matt, Hector, Catarina et jusqu’à la convalescente Maya peuplaient désormais les soirées de l’étudiant, repoussant de discussions rieuses le temps qui autrement eut été consacré à l’écriture ou à la lecture.
L’amitié entre Matt et Hector avait émergée du premier séjour de l’Américain en terre bolivienne et avait su se maintenir dans les allées et retours Austin-Sucre. Hector, natif de la capitale chuquisacienne, se spécialisait actuellement en ethnomusicologie. Il était de cette catégorie de personnes gargantuesquement pourvues de talents. Jadis membre de l’équipe nationale bolivienne de soccer des moins de 20 ans, il avait abandonné le foot pour se consacrer à la guitare qu’il pratiquait encore aujourd’hui comme un virtuose, lorsqu’il ne se consacrait pas à ses études doctorales. Son incommensurable culture générale, son intelligence subtile et raffinée, de même que son puissant sens critique n’avaient pour ennemi que le haut degré de lassitude qui se manifestait dans chacune des sphères de sa vie. Le désintéressement et le cynisme semblaient en effet le gagner tranquillement comme si la facilité qu’il pouvait rencontrer au quotidien avait pour conséquence de rendre morne, fade et sans relief son existence.
Catarina, la copine de Hector, était quant à elle sociologue et perfectionnait pour l’heure son anglais ayant obtenu un poste aux Nations Unis. Issue d’une famille d’intellectuels à moitié chilienne, à moitié paceña, elle était pourvue d’une curiosité et d’une perspicacité dont eurent été fiers certains de ses ancêtres. Elle avait cependant, lorsqu’elle écoutait les gens, une sorte de fixité floue du regard qui systématiquement semait le doute dans la tête des orateurs quant à l’attention réelle qu’elle pouvait leur porter.
Tous deux étaient également de très bons amis de Maya.
…
- ¿ y el, quien es ?
- Es un amigo que Mateo ha encontrado en los archivos.
- ¡ Ah, el otro gringo !
Il n’y avait rien de péjoratif dans l’expression, et l’exclamation était lancée avec un sourire à la fois attentionné et rempli de curiosité, si bien que Guillaume ne pouvait se sentir en terrain hostile. L’amorce de la soirée s’orchestrait ce soir là de manière conventionnelle pour Matt, Hector et Catarina, il en allait cependant tout autrement pour la part québécoise du quatuor. Les visites hospitalières n’étaient en effet que rarement mentionnées dans les guides de voyage, ce qui ne les rendait pas moins intéressantes, pour autant, du point de vue de l’altérité culturelle qu’elles renfermaient.
Alors que Catarina, Hector et Guillaume frayaient dans les éclectiques méandres du centre hospitalier manant à la chambre de Maya, Matt était resté à l’entrée, sans fil à la main, pris au milieu d’une conversation qu’il aurait préféré ne pas avoir. La distance grugeait flegmatiquement la relation entre Matt et Kim, sa fiancée. L’incongruité situationnelle du couple plongé dans le contraste des quotidiennetés individuelles divergentes, se manifestait dans une violence croissante à la mesure des jours passés dans l’éloignement.
Et moi qui suis ici. Et toi nulle part. Dans les errements de mon désir où tu te projettes sans matérialité. Je voudrais tant t’étreindre sans mots dire, encore faudrait-il que je sache te trouver...
…
- ¿ y cual es tu tema de investigacion ?
- Trabajo sobre la participacion de las comunidades indigenas en la construccion de la nacion boliviana en la segunda mitad del siglo XIX. Pero, ahora, tengo un poco de dificultad con los documentos archivisticos. Es que no hay muchos documentos en los cuales puedo realmente encontrar una voz indigena.
- ¿ Has visto los documentos del ministerio de la hacienda ?
- Si, son interesentes, pero son documentos del Estado que son muy formal y no es bueno para lo que busco. En este momento, estoy buscando en los Revisitas de las tierras indigenal. Es muy bueno, pero no encontre mucho expedientes […]
Au cours des dernières semaines, Guillaume avait appris à déblatérer sur les divers problèmes et problématiques liés à son sujet et à son travail en général. Si l’espagnol demeurait quelque peu erratique, il arrivait à discuter de la chose d’une manière intelligible pour des auditoires aux connaissances disparates.
Alors que la conversation battait son plein et que subtilement volailles et pommes de terres faisaient leur apparition sur l’improvisation matérielle qui se voulait une table, Matt fît son entrée. Il y avait dans son visage et dans sa posture toutes les prémices à une soirée où se succéderaient les bières. La sanguinaire présence de ses capillaires oculaires jurait devant cette peau diaphane caractéristique des rouquins. La lourdeur de tout ce qui ne se dit pas ou ne veut pas se dire reposait sur ses épaules guidant toute sa stature dans cet accroissement de la gravité émotionnelle…
Mais les amis sont là. Et demain, c’est congé.
Là était l’amorce de ce qui allait être un marathon de débauche. Justine, comparse montréalaise allait se joindre au groupe pour la longue fin de semaine, Sucre étant un point du périple la menant de Lima à la Terre de feu. Un peu de français et cette possibilité de parler de choses connues, de parler de la maison, arrivaient à un moment fort bienvenu.
La vie s’éclairait à nouveau de toute sa beauté dans se décrochage du monde passé. Guillaume avait foi en son foie pour s’échapper d’un intellectualisme obsédant. Les jours qui allaient suivre ne le décevraient pas dans cette conviction.
(à suivre…)
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