Friday, November 30, 2007

Sucre d'Or(ge)

Subissant la trop forte influence d’un Allan Muir qui passe sa vie à faire des pronostics sur les futurs gagnants de tout, je lance en grandes pompes la première Classique Sucre d’or(ge) de l’histoire de l’humanité. Il est en effet temps, avec mon départ imminent de la capitale historique (l’expression m’irrite de reflux gastriques), de faire un bilan, de décerner mes prix coup de coeurTD à la ville, pour l’ensemble de son œuvre. Ainsi, dans la brochette de ses catégories, sans plus tarder (roulement de tambours), la remise va comme suit :

Le prix Crane, de la meilleur toilette bolivienne est décerné à la salle de bain des archives et bibliothèque nationales de la Bolivie. L’ABNB se mérite se prix pour son hygiène irréprochable, pour la délicate odeur de melon d’eau de son savon, pour son espace gargantuesque et surtout, pour la soyeuse douceur de son papier hygiénique.

Mention spéciale aux toilettes du Joy Ride Cafe pour leur disponibilité légendaire après le troisième café.

Le prix Deuxième Tasse, du meilleur café en ville revient sans grande compétition au Joy Ride Cafe pour l’unicité de son capuccino. Dans un contexte de démesurée exportation des grains et d’absence de culture caféinomane, le JRC a su se démarquer par la décence de sa machine à espresso, par la qualité incomparable dans son contexte géographique de sa torréfaction et par l’amour évident mis par ses employés dans la confection du dit breuvage.

Mention honorable au souvenir du café du Toi, Moi, et qui, même virtuel, a su apporter son lot de réconfort.

Le prix Sacre moi ‘a paix câliss, de l’élément tombant le plus sur les nerfs est remis au concept de parro civico. Pour l’absurdité du geste, pour son contrôle par l’oligarchie financière, pour son rôle dans le retard de mes recherches et sa systématique désagréable surprise, le parro civico remporte ce prix avec aisance.

Digne de mention, les petits gars qui te harcèlent autour de la Plaza 25 de Mayo pour cirer tes souliers. Je le sais que tu vis dans la dèche, mais c’est des sandales que je porte, et elles sont en matériau synthétique…

Le prix Facebook’s Sexy Historians Group, de l’historien le plus complet pour les caractéristiques non liées à l’histoire est remis à Matthew Gildner. Pour sa sociabilité, pour le fait qu’il fasse de l’escalade, pour ses cheveux roux, son amour du Johnny Walker Black et du pollo con papas, Matt repart chez lui auréolé du prix.

Auguste mention à Manuel X pour ses discours enflammés et absurdes lorsqu’il est saoul, pour sa moustache et pour avoir cru, par mon accent, que je venais d’Espagne.

Le prix « Face de fofi », du geste le plus lâche est attribué à la police de la ville de Sucre pour avoir abandonné en masse la ville alors que celle-ci vivait une série d’émeutes sans précédent. Désapprouvé par le gouvernement central, le geste a ironiquement contribué à ce que la paix revienne à Sucre.

Il importe de ne point passer sous silence cette foule de manifestants qui ont sauvagement attaqué une ambulance en fonction. Bravo !

Le prix …le ou la plus cool au monde, de la chose ou de la personne la plus cool au monde revient cette année à Paul Von Hooff pour… ben… simplement être le plus cool au monde. Il m’a même fait faire un tour de moto, come on !

Mentionnons également l’achat par le couple suisse qui habitait en bas de chez moi d’un malaxeur pour faire des jus et des milkshakes. Très cool.

Le prix ostie de tata, de l’action la plus stupide, revient à cette nuit passée à mâcher de la coca et boire du Singhani dans les rue de Sucre alors qu’il y a émeute pour se ramasser vers 4h du matin entouré d’une dizaine de personnes qui veulent te piquer ta caméra et te casser la gueule en même temps si possible.

Mention plus que respectable à la population de Sucre pour avoir mis la ville à feu et sang, en plus d’entraîner le pays au bord de la guerre civile pour une question aussi impertinente que celle de la capitalia… sans commentaires.

Le prix Sockal, du travail le plus dépourvu de contenu, mais à la forme la plus spectaculaire qui soit va à cette maîtrise que je m’apprête à écrire…

Aucune autre mention.

Merci à tous de votre attention, les résultats du gala hors ondes, si tout se passe bien, devraient parvenir à vous dans les prochains jours. Soyez sage et à bientôt.

L'inconfort et la différence

J’avais toute une liste d’autres titres possibles : Des sourires et des hommes (une histoire qui saura venir), En attendant God know’s quoi... (l’histoire absurde d’une attente historique), De l’inconvénient d’être nez (l’histoire de Cyrano à la sauce nihiliste), On the toad (la triste histoire d’une grenouille qui se fait écraser par un jeune beatnik), Le vieil homme et l’amère (l’histoire d’un vieil écrivain alcoolique) ou encore, Si logisme de la mère Thume (la triste histoire d’un gars qui cherche à faire des jeux de mots à tout prix), mais c’est celui-là que j’ai choisi.

Je me jette.

Santa Cruz, yeah baby, yeah ! J’ai longuement hésité, mais la fatigue générale aura eu le dessus. La Paz perd sa place dans mon itinéraire, tout comme ma dernière semaine en archives. Je saurai broder avec ce que j’ai… Je quitte dimanche par avion pour la Media Luna, la vraie. Deux, trois petits jours – le temps de faire du lavage, de magasiner pour du linge d’été et je me rejette, direction BsAs. Compte tenu du temps gagné avec l’annulation de mon voyage occidental, je vais sans doute prendre le bus (42 heures) plutôt que l’avion, question de sauver un petit 250 $. Je vous redonne des nouvelles depuis ces contrées plus chaudes et humides.

Dans un autre ordre d’idées, Sucre n’est pas la seule à se caraméliser dans la chaleur des flammes qui l’emportent, la LNH aussi s’embrase. Kovalev brûle la ligue. Onzième et douzième buts contre les Feuilles d’érable (érable à sucre je suppose), et sans compter son but en fusillade. Question de me déconnecter de la réalité, j’ai écouté le match des Canadiens mardi à la radio. Il n’y a vraiment rien comme entendre la profondeur sémiologique des analyses de Dany Dubé et la description toute en mesure et dépourvue de superlatifs de Pierre McGuire pour se sentir dans un autre monde. Je vous assure que malgré la distance, je fais mon devoir de partisan. Une ou deux fois par jour je vais voter sur le site du match des étoiles pour que AK27 participe à la joute hors-concours (ce qui fait en sorte que j’ai contribué à environ 0,2 % de la quinzième place au scrutin du Russian Sniper). On se change les idées comme on peut… Oh, et je suis maintenant quatrième de mon pool…

Monday, November 26, 2007

Alice au pays des quoi déjà ?

Retournement de situation.

Je me croyais plus fort que cela. Il m’apparaît cependant que j’ai de la difficulté à me concentrer quand la ville en entier explose autour de moi. En ce moment, alors que je me trouve aux archives, marchent dans une incessante pétarade des milliers de personnes vers le cimetière. On porte en terre le corps de la première victime du conflit sucrénien, un étudiant de la faculté de droit. Le bilan est maintenant à quatre morts, dont deux policiers – un fût lynché hier, et deux autres agents des forces de l’ordre manquent toujours à l’appel.

Demain, toute la Media Luna, de même que Tarija et Cochabamba seront en grève (parro civico) pour appuyer Sucre. L’inconscient bolivien hume le coup d’État, flaire la guerre civile. On se bat soit disant pour la démocratie, mais on souhaite le renversement du gouvernement. Il est schizophrène le tombeau du Che. « Evo asasino, Evo asasino » scande la foule, comme si les actions de la police émanaient d’une décision étatique. « Evo asasino, Evo asasino », comme le leitmotiv d’une guerre à finir. D’une guerre à finir, alors qu’elle n’est même pas vraiment commencée.

Je me sens étrange en ce moment. Je crois que l’excitation commence tranquillement à être remplacée par une peur, une peur viscérale, dans la mesure où c’est au bas ventre qu’elle me prend. Une peur indéfinissable puisqu’elle n’est point orientée vers un objet précis, une peur sans direction, vu mon apparente sécurité actuelle dans les archives. Je vis des sentiments confus. Je crois qu’une part de moi voudrait pouvoir prendre part à l’affrontement. Je voudrais une noble cause. Alors que défile en ma tête des passages de Hommage à la Catalogne de Orwell, je pleure la bêtise humaine et regrette ce temps qui m’est inconnu où les idées étaient l’enjeu même des combats, et non seulement des outils de propagande déguisant les véritables motifs des conflits. « Ces une lutte pour la démocratie ! » Mon cul, mon gros cul, petite bande d’endoctrinés trop concentrer dans votre vision qui louche à regarder le bout de votre nez qui de mensonge pousse plus vite que la tristesse sur mon cœur (ouais !). Toute gaminerie s’évacue de mon être au fur et à mesure où je comprends davantage la laideur de ce qui se passe ici. J’ai presque honte dans mon étude historique, d’accorder une attention à cette population. J’exagère. J’exagère beaucoup, mais mon mépris des élites conservatrices (j’emploie cette dénomination pour simplifier) et de la presse qui la représente ne fait qu’aller en grandissant et génère en moi un profond malaise. Cette part idéaliste en moi, qui semblait avoir sommeillée quelque peu ces derniers temps, se réveille, renaît dans la douleur d’une mort en couche, dans l’aveuglement des filets plasmatiques qui obstruent mon regard. La nation bolivienne n’existe pas et dans sa transparence s’apprête à faire exploser l’État sensé être sa structure. Tuez-vous pour la démocratie, la cause est juste, mais ne vous affrontez point parce que la majorité a parlé d’une manière qui ne vous convenait pas.

Le mot dictature revient souvent, comme un dénie de l’histoire récente, le mot totalitaire porte en l’air et frappe mes oreilles comme une définition de l’abus de langage. On joue à la rhétorique en oubliant la portée des discours sur les masses, et si les morts s’apprêtent à pleuvoir sur la pays avec l’excuse toute prête du MAS, l’on a même pas la décence, que dis-je, l’humanité de s’arroger une part de blâme. À coup de palabres et d’invectives, on souffle à cent kilomètre heure sur la braise rougissante d’une question déconnectée qui flambait il y a de cela 110 ans. Ostie de pays d’historicistes.

Je suis triste, fâché, découragé. Mais je garde le sourire dans l’idée sémantique qui approche de retrouver La Paz. Je n’ai tellement pas la tête à mon travail, donnez-moi un peu de quiétude, aussi effervescente soit-elle, laissez-moi le choix de la concentration…

Dans un autre ordre d’idées, aujourd’hui c’est la fête de Maya. Si Sucre s’arroge le droit à un peu de sommeil, on devrait se faire une grosse bouffe. Les amis sauront toujours être le baume au malheur proximal.

Je pense malgré tout (ou peut-être à cause de tout justement) beaucoup à vous. J’ai hâte de vous retrouver, de vous étreindre.

À bientôt.

Alice au pays des merveilles

[Les informations contenu dans cette section ne sont obtenues que de bouche à oreille, veillez donc en considérer la possible inexactitude]

M’endormant dans la crise, je me suis réveillé de l’autre côté du miroir ce matin. Jusqu’à la lumière avait changée, ma porte de chambre filtrant de peine et de misère les rayons du soleil. Du petit commerce jusqu’aux archives, tout était ouvert. De petites équipes s’afféraient ici et là à balayer les restes d’émeutes, derniers vestiges mnémoniques des événements de la longue fin de semaine. Mais que c’était-il donc passé ?

Allant me coucher dans le désir d’étranglement de ma propriétaire (quelle conversation désagréable : Evo est un fasciste sanguinaire – comme tous les indigènes d’ailleurs – dirigé par Fidel Castro via le Vénézuela, qui gouverne telle la pire des dictature, fait évader les prisonniers pour qu’ils viennent s’emparer de Sucre, et ordonne qu’on tire sur la foule estudiantine. C’est le pire des présidents que la Bolivie est connu [Sic, et sans rire], et si je ne comprends pas cela, c’est que je suis un étranger – les étrangers ne peuvent pas comprendre), dans la frustration éditoriale du Correo del Sur (si j’en ai la chance, je vous ferai une petite revue de presse), je m’attendais davantage à la guerre civile, qu’à l’armistice. Or, mes intuitions manquaient certaines données.

Exemple : suite à toute la violence, suite au saccage et à l’incendie du commissariat central de la police, le chef de la dite organisation n’en pouvant plus, ordonna l’abandon de la ville par les forces de l’ordre. Tous les policiers de Sucre quittèrent donc pour la ville voisine de Potosi. Étrange voire absurde (Dans le contexte où la norme est l’absurdité, c’est probablement davantage mes raisonnements rationaux qui sont absurdes, mais bon…) décision s’il en est une, mais qui eu pour effet de calmer la ville. Un appel au calme a été lancé, et on s’affère aujourd’hui à réparer les pots cassés urbains. Cette situation confirme donc en bonne partie cette impression que les manifestants étudiants ne cherchaient qu’à se confronter à la police. La cible ayant quittée, il ne valait plus la peine de se battre – et ma propriétaire qui défendait bec et ongle le fait que les pauvres étudiants ne faisaient que se défendre… Grrrrrrrrr.

Cet incompréhensible état de fait, pour un esprit structuré à l’image du mien, a cependant d’heureuses conséquences individuelles pour moi. Je m’en retourne aux archives, finir mes recherches, récupérer cette pile de photocopies qui m’attends. Je pourrai plus tard cette semaine m’en aller vers La Paz, l’esprit tranquille, avec ce bonheur serein de ne point être précipiter, cette joie d’avoir le temps et l’opportunité de dire adieu à tous ces gens qui auront marqué mon séjour ici. Je n’ai plus à fuir.

Je ne comprends toujours pas ce viol-coït intérompu, mais je suis bien. Les jours qui viennent sauront peut-être me fournir quelques indices, d’ici là, je vous embrasse et tente de retrouver ma routine… comme si de rien n’était.

Sunday, November 25, 2007

État de siège

« Evo impone con muerte y sangre su Constitución » titrait ce matin le ô combien impartial journal Correo del Sur. Un mort de confirmé, peut-être quatre autres. Et les campesinos qui ne se sont toujours pas manifestés…

En apparence, la journée s’amorçait dans une tranquillité lendemain de veille. Elle avait la gueule de bois Sucre, la gueule du coma éthylique qui se réveille. Les restes de pneus continuaient à fumer ici et là, éclats de roches, de verre, couvraient les rues comme un champ de mines désamorcées ; la ville gisait là, dans la grisaille à propos de son ciel, comme la pauvre victime d’un viol collectif. Un feu avait été rallumé au coin de la Plaza de 25 de Mayo, de petits groupes se formaient à gauche et à droite davantage dans l’optique d’une commémoration de la violence de la veille que dans l’intention de la répétition. Le centre de Sucre reprenait son calme habituel, son calme mérité. Mais si le centre pansait de tranquillité ses plaies, il n’en allait pas de même du côté de la Glorieta. Massée dès l’avant-midi, une forte foule allait s’y manifester, en face des représentants de l’Assemblée Constituante – dont seuls les représentants du Movimiento al Socialismo, le parti de Evo Morales, étaient présents, les autres ne s’étant point déplacés de manière à manifester leur opposition (plutôt que de discuter ? C’est une plénières, come on !).

La Glorieta à la particularité d’être située aux limites de la ville, juste derrière le collège militaire, juste derrière les bases de l’armée à Chuquisaca. Cette particularité géographique semble avoir eu des conséquences désastreuses hier. En effet, ce sont les militaires qui ont défendu la Glorieta, qui l’on défendu sans gaz, par les armes qu’ils possèdent. À feu, les armes.

Le conflit prend plus que jamais pour moi une tournure absurde. Déjà, je ne comprenais pas comment une idée comme celle de la capitalia pouvait mobiliser les foules, je saisissais encore moins comment, pour une telle idée, on pouvait en venir à la violence, mais là, être prêt à mourir pour cela ? Ça me dépasse complètement. Et les réactions sont atroces. Les gens ici mélangent vraiment tout, allant jusqu’à blâmer directement le président pour le(s) assassinat(s). Les journaux s’en mêlent bien sur, tout dégénère. Pendant ce temps, hier soir, les représentants du MAS présents à la Glorieta ont voté en faveur de la constitution. Les gens s’indignent de la manœuvre, la jugeant illégale, mais le fait est qu’il s’agit d’un vote aux deux tiers, et que le MAS possède cette majorité. On peut douter de la démocratie d’un tel processus, mais pas de sa légalité…

Hier soir, les manifestants sont venus pleurer leurs morts dans le sang de la Plaza. De nouveaux affrontements ont pris place opposants les contestataires à la police et ce jusqu’aux alentours de six ou sept heure du matin. C’est ce que je suppose, étant aller me coucher pour des raisons de protection de mon intégrité physique vers cinq heures du matin. La tension se fait plus vive, la violence s’accroît et malgré l’immortalité que ma jeunesse me confère, je m’aperçois que je n’ai vraiment pas ma place au milieu de ce conflit, pas plus qu’en périphérie d’ailleurs.

Je n’ai pas eu peur hier, pas comme j’avais pu avoir peur vendredi, mais je me rends compte aujourd’hui que je suis passé bien près de faire péter la yeule en sang. Il semble que pour certains, une caméra soi une arme beaucoup plus dangereuse qu’une pierre ou une matraque. Ma sociabilité m’aura sauvé, mais à ne sentir la peur qu’à rebours, à voir ce mécanisme de protection se déployer avec délai, je considère qu’il est désormais préférable pour moi de me tenir loin de l’action. Si les archives demeurent fermées lundi et mardi, Matt et moi quitterons Sucre pour La Paz. Les routes sont peu fréquentables, mais l’aéroport est pour sa part pleinement fonctionnel, nous prendrons donc l’avion.

J’ai vraiment peiné aujourd’hui pour trouver quelque chose d’ouvert. La chance m’a à nouveau sourit puisque l’endroit depuis lequel je vous écris à le double avantage d’être un resto possédant internet sans fil. Je suis gras dur. Il se peut cependant que je ne parvienne pas à vous écrire avant un petit bout, alors ne vous inquiétez pas, je redeviens sage.

P.S. En entrant dans le resto-bar-internet où je me trouve, quelle ne fût pas mon ironique surprise de voir que l’employé (propriétaire ?) était le même personnage qui hier vers les quatre heures du matin, souhaitait plus que quiconque opérer une chirurgie dentaire sur ma personne. Je crois qu’il y avait un peut trop d’alcool dans l’air hier… J’ai vu dans ses yeux qu’il me replaçait, j’ai souris. Sans être vraiment gentil, il est demeuré courtois.

La vie est drôle. Et je ne me relis pas, je suis fatigué.

Saturday, November 24, 2007

23h43

Il est 21h43, je viens de regagner ma chambre et je vous écris. Je ne peux pas faire autrement. La journée qui vient de passer et qui s’atténue dans les feux qui lentement consument leur dernière goûte de combustible, dans les quelques pétards épars qui au loin se font encore entendre, semble avoir durée deux semaines. Je suis épuisé d’émotions et d’actions… Je vous raconte un peu, sans savoir quand je pourrai vous envoyer mes écrits, sans savoir quand j’aurai pour la prochaine fois accès à internet.

Sucre coule en flammes au milieu du lac Titicaca tandis que je descends au fond des choses

[Pour une raison qui m'échappe. je n'arrive pas à importer les photos que Paul et Matt ont partagées avec moi, alors peut-être y arriverais-je une autre fois ou les vous montrarai-je à mon retour. Elles fessent. Il y en avait une qui allait ici.]

Des larmes de cayenne me souillent les joues et me tachent, de caoutchouc fumant, jusqu’à l’âme émiettée. Mes oreilles incessamment sillent, pleines de la dynamite de l’espoir, pleine de l’espoir dynamité.

J’ai mal de cette douleur qui depuis mon cœur coule en mes veines, en mes membres. Dans ma paralysie active, je parcours le no man’s land du souvenir d’hier, de la mémoire de ce matin, d’il y a cinq minutes, de maintenant. J’ai la compréhension vide d’un point d’interrogation épuisé, dépourvu dans son agonie de la question sensée le précéder. Je m’essouffle devant le vain effort d’un pourquoi… pourquoi.

La journée a commencée avec un important rassemblement sur la Plaza de 25 de Mayo. Des centaines, peut-être un, deux milliers de Chuquisaqueños manifestèrent leur voix en faveur du transfert de la capitale de La Paz vers Sucre. Il n’était pas midi encore que ceux-ci se réchauffaient la glotte de discours enflammés, de chants scandés. Pendant ce temps marchaient, frais débarquer de l’altipano, quelques milliers de campesinos venus défendre leur point devant l’assemblée constituante. Toujours au même moment, la dite assemblée s’apprêtait à se mettre en branle pour une énième journée de plénière. Et alors que tous se mettaient en place, prêts à tenir leurs rôles sur cette scène au grand air, je me buttais à la porte des archives : fermées.

Après quelques téléphones, je rejoignis Matt près de la Plaza. Le rassemblement c’était alors déplacé, la place centrale de la ville retrouvait un calme plutôt caractéristique de ses dimanches après-midi. Matt et moi nous rendîmes d’abord chez lui, laisser nos effets personnels, puis repartîmes en direction de la Plaza de laquelle l’action commençait à se rapprocher. Au loin, de la fumée commençait à s’élever et nous indiquait, comme un X sur une carte, notre future destination. Masser aux quatre coins de la place, des centaines de pro-capitalia se formaient en des groupes d’opposition à la police, allumettes du brasier à venir.


- Je fais un petit interlude factuel ici pour mentionner que deux actions ont marqué la journée. D’un côté, les campesinos ont assiégé et occupé le Gran Mariscal, lieu où devait se tenir la séance de l’assemblée qui dû déménagée à la Recoleta, située à environ 7 kilomètre de là (ce qui est une grande distance pour la petite Sucre), pour poursuivre ses activités. De l’autre, les manifestant Chuquisaqueños ont livré une série de combats aux forces de l’ordre, sur tous les artères menant au centre de la ville. C’est de cette deuxième action que j’ai été témoins, étant complètement impartial, ne pouvant ni prendre position pour la police – il y a des principes qui se respectent – ni pour les individus en faveur de la capitalia, considérant leur position absurde, voire stupide. –

Arrivez à la plaza, les esprits étaient déjà échauffés. Les corps aussi. Lance pierres, bâtons, feux d’artifices, pétards, roches, telles étaient les armes en mains, armes qui à notre arrivée semblaient déjà étrennées. Une fois sur place, nous rencontrâmes Paul.


- Nouveau personnage pour vous. Paul est un Néerlandais qui, il y a deux ans et demi de cela, pris l’avion de sa terre natale vers l’Alaska. Une fois là-bas, il fit l’acquisition d’une moto et entrepris le périple depuis l’État américain le plus septentrional, jusqu’à la Bolivie, qu’il a atteint quelques jours à peine après moi. Journaliste de formation et de carrière, il pourvoie à sa subsistance en écrivant des articles pour des magazines hollandais divers. C’est vraiment un homme sensationnel, cultivé et avenant. Nul n’est besoin de dire que des événements comme ceux d’aujourd’hui faisaient sont bonheur. –

Certes, la scène à laquelle nous nous joignîmes n’était pas dépourvus de gestes belliqueux, mais les distances entre belligérants demeuraient respectables, tension dans l’air, mais pas de quoi porter mon pouls au-dessus de 100 bpm. Soudain, sort de la prefectura (plus ou moins le siège du gouvernement départementale, situé sur l’un des coins de la place, celui où nous nous trouvons) un policier et sa moto. Probablement, pour une raison qui m’échappe, était-il resté seul en ces lieux et ce devait, avant que les choses ne dégénèrent complètement, de fuir l’endroit. Or, dans la nervosité du moment, sentant le rôle de Charlie qui lui était dévolu dans cette page de bande dessinée, il n’arrivait pas à démarrer l’engin sur lequel il trônait. Le repérant rapidement, la foule des alentours se précipita vers lui. Je n’ai jamais eu peur comme cela de ma vie. Pas par la grandeur de cette peur, mais par la nature de celle-ci. Je me trouvais à peine à trois ou quatre mètre de l’agent et j’étais persuadé que la foule allait le tuer. Une masse rugissant, un mur d’individus constitué comme un seul homme plus grand que nature. De l’arrière, les pierres pleuvaient, atteignant l’homme au dos, puis à la tête, avec pas d’casque. Et ce dernier, sans broncher, sans se retourner, persévérait à vouloir démarrer sa moto. Puis sortant d’un film de Bruce Lee, un coup de pied au dos, et le mur qui se fait cercle, et qui injurie, qui frappe. Soudain, dans l’odeur de pneus qui brûlent, le subtil parfum de la mort qui filtre jusqu’à nos narines à tous, celle qui s’approche, dans un lynchage public. Puis, le miracle. Le policier qu’on laisse partir, sang au visage. La moto abandonnée, d’hémoglobine maculé, mais qu’on laisse partir. Vivant.

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C’est à ce moment que les premiers gaz furent tirés. Loin de Matt et moi, mais dont le vent taxi vint porter les effets en notre direction, entraînant notre recul. On retrouva Paul plus loin, moins chanceux, dans sont désir de l’image pris au milieu des capsules gazeuses. Nous prîmes à ce moment une pause, retraitant vers chez Matt pour y boire de l’eau, pour y entreposer la moto de Paul dont la foule n’aurait fait qu’une bouchée près de la Plaza. Matt resta chez lui pour des raisons que j’ignore, avec la promesse de nous retrouver plus tard (ce qu’il fit d’ailleurs). Je me retrouvai à ce moment promu au titre d’assistant journaliste. Paul me confia une de ses caméras grâce à laquelle je pouvais filmer, et nous repartîmes au combat (pour des images vidéos, consultez le site de Paul au www.guzzigalore.nl ; maman, je ne te le conseil peut-être pas).

Les affrontements de la journée se déroulaient comme une guerre absurde. Chacun, de part et d’autre tentant de conserver ses positions, tentant de s’emparer de celles des autres, l’absurdité venant du fait qu’aucune de ces positions n’avaient une quelconque importance. Les oppositions se voyaient contraintes par l’architecture coloniale de la ville, prises en étau dans l’étroitesse des rues, dans la hauteur des immeubles. Le patrimoine mondial de l’Unesco qu’est Sucre en prenait pour son rhume. On jouait de grandes parties de Mississipi humain, tout échange se faisant d’avant à arrière. Soudain, dans l’excitation du vif, dans la gaminerie journalistique du scoop carpe diem, nous commençâmes, Paul et moi, à être passablement au cœur de l’action, au milieu cul-de-sac de cette rue champ de bataille, aucune issus sauf la retraite. C’est évidemment à ce moment que les policiers lancèrent, comme des écoliers des balles de neiges, une série de cartouches lacrymogènes (je dis cartouche car je ne sais pas comment ça s’appelle, et je dis lacrymogène, mais je ne sais si ce n’est pas plutôt à base de poivre de cayenne ; en tout cas ça pique, ça brûle, ça empêche de respirer, ça etc.). À l’avant comme à l’arrière, bien sûr, de sorte que dans la fuite vous n’ayez d’autre choix que d’en inhaler une bonne dose vivifiante (pour voir les pieds d’un Guillaume en fuite et entendre l’halètement nauséeux, argeeuuuuh, de ce dernier, vous référez au site précédemment mentionné). Mes premiers gaz. La course. Le désir fou de ne pas respirer, mais la biologie qui se fait plus forte que la volonté. La nausée. Les jambes du donneur de sang qui fait un choc vagal. Le champ de vision qui se rétrécie. Les larmes. Puis le trottoir réconfort qui se fait siège, des manifestants qui te donnent à boire un liquide douteux, mais que tu acceptes comme la meilleure des bière (oui, oui, je sais que la Pêché Mortel est maintenant en bouteille), que tu bois, que tu te fous dans les yeux. Quelques minutes passent et tu te sens mieux. Tu retrouves Paul, puis Matt arrive, et tu retournes, avec un brin de plus de prudence, vers l’action. Mais tout comme celles de Paul, tes mains tremblent, tes yeux pleurent. C’est l’heure de prendre une autre pause…

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Si Sucre vit une guerre civile, subit une explosion nucléaire, si elle est envahie par des extra-terrestres, peu importe, tu sais qu’il y aurait toujours un endroit sur lequel tu peux compter : le Joy Ride Cafe. Quelques gringos prisonniers si trouvent, on est leur divertissement de l’après-midi. Le lieu, après plusieurs semaines, commencent à nous être familier (j’y vais presque quotidiennement, meilleur capuccino en ville, internet sans fil), on commence à lui être familier aussi, ce qui nous donne exceptionnellement aujourd’hui accès au toit. La rue Nicolas Ortiz s’avère le terrain d’un combat yo-yo passionnant, le JRC en est son no man’s land, en plein milieu. C’était comme suivre un match de tennis. Des montées au filet de part et d’autre, lobes de gaz, amortis de pierres, et au loin, pour l’ambiance, l’orage qui approche. Puis la pluie, puis la fatigue.

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Sucre demeure occupée à gauche et à droite. Les feux s’éteignent tranquillement, fatigués comme la population, tranquillement on s’apprête à dormir sur une journée sans queue ni tête. Les affrontements d’aujourd’hui ont été menés majoritairement par des étudiants dont, à mon avis, la question de la capitale devait représenter bien peu, surtout en opposition à ce plaisir rarement assouvissable qu’est l’affrontement avec la police. La soirée dégénéra quelque peu, la prefectura fût en partie saccagée (s’attaquer à son propre gouvernement alors que celui-ci encourage et supporte ta cause ????), on lança des pierres et autres objets sur une ambulance en fonction (c’est pas une loi de droit international, ou quelque chose comme ça, que les secours, la Croix Rouge, etc. ne doivent pas être attaqués ? En tout cas, ça manque de classe en câliss…). Demain s’annonce différent. C’est samedi, la fin de semaine est toujours plus tranquille. Mais les campesinos sont là. Et ils ne se sont que très peu manifestés en ce jour. Et, à ce qu’on dit, si on compare la présence dans une manifestation des campesinos à celle des étudiants, c’est un peu comme comparer une équipe de la East Coast League à l’équipe olympique canadienne. Ce n’est pas la même ligue. Les campesinos sont, par la nature de leur travail, plus forts, ils ont généralement tous fait leur service militaire, et en comparaison à ces petits néo-bourgeois de la classe moyenne chuquisaquenienne, ils n’ont fichtrement rien à perdre…

Beaucoup d’action en perspective donc. Mais je promets d’être prudent, aussitôt qu’ils sortent les vrais fusils et la dynamite, je me cache. Mais non maman, je blague. Je ne mettrai pas mon intégrité physique en danger, pas plus que, disons, une partie de hockey ne pourrait le faire.

Vous vous en doutez peut-être par la dimension amazonienne de ce texte, mais je suis particulièrement excité. Ma pire crainte : que ces cons mettent le feu aux archives. Ils sont capable de le faire, il y a quelques années, le feu avait été mis à la préfecture de Cochabamba, brûlant du même coup les archives départementales…

Je vous aime fort,

Abrazos.


Thursday, November 22, 2007

Sucre à glacer

Il fit environ moins 20 000 degrés en dessous du zéro absolu la nuit passée. C’est que pour seule fenêtre ma chambre se vêt d’une moustiquaire. J’étrennai donc pour la première fois mon sac de couchage. Chaleur pour mes pieds…

Parmi vous, oui vous qui me lisez assidûment ou à temps partiel, vous qui le faite par divertissement ou par amour pour l’auteur, bref parmi vous, amis, il doit bien y en avoir un ou deux pouvant prétendre à une bonne connaissance de ma personne. Ainsi, si de tels gens se lèvent, pourraient-ils m’indiquer pourquoi, bordel, j’ai choisi d’étudier la Bolivie ? Cette encave andine n’est un pays qu’à temps partiel ! Alors que mon travail ici à Sucre, vu sa présente orientation (mon travail, pas la ville), s’achève et que je m’apprête à quitter Sucre pour La Paz où les archives départementales m’attendent toutes ouvertes, chatte en chaleur de l’histoire à construire, voilà que la Bolivie indigène se mobilise.

Petite mise en contexte (sœur, je sais que je me fais redondant) : il y a de cela maintenant plus d’un an, le somme toute frais président de la nation, Evo Morales, annonce l’amorce d’une assemblée constituante (AC) se voulant une solution aux multiples maux de la disparate contrée australe. Nombreux seront les sceptiques de cet évanescent pragmatisme, voyant mal en quoi le constitutionalisme saurait sortir le pays de ses divisions, de son endémique pauvreté. Nombreux seront également les adhérents à la cause, voyant dans cet effort démocratico-législatif la chance décalée d’une juste restructuration d’un monde scindée d’inégalités. Mais qu’importe les pours et les contres, l’institution est mise en place, les travaux prévus pour un an s’amorcent.

La Bolivie étant cependant ce qu’elle – pour tout ce que cela peut vouloir dire ou ne pas dire – à l’échéance prévue viennent s’ajouter quelques mois supplémentaires, la Bolivie ayant ce petit quelque chose de l’étudiant universitaire. Des questions digressives viennent accaparer les débats, les travaux s’emmêlent d’une bureaucratie évidente qui dépasse les membres de l’assemblée – il importe de mentionner que dans son but d’étendre l’étendard de la démocratie populaire, l’AC s’attache de boulets formatifs. Nombreux sont les membres de l’assemblée n’ayant aucune formation politique, aucune expérience appropriée. À l’amorce des travaux, il fallut expliquer aux membres ce qu’était une AC (sans prôner un élitisme antidémocratique, cela n’apparaît pas particulièrement étonnant dans un pays où le ministre de la défense est un électricien s’étend présenté aux élections pour la première fois, l’année de son entrée au pouvoir). Bref, on dépasse l’échéance par faute de l’inexpérience des individus s’adonnant à l’exercice, mais beaucoup aussi – et surtout – parce que les derniers mois sont employés presqu’exclusivement à débattre de la question de la capital.

En effet un important mouvement venant des régions du Sud (Chuquisaca, Tarija), de même que de la Media Luna (Pando, Beni et la puissante Santa Cruz), prétendante à l’indépendance, se manifeste d’une voix forte pour le retour complet des pouvoirs étatiques vers Sucre. Capital historique de la Bolivie, Sucre s’était vu subtiliser les pouvoirs gouvernementaux suite à la guerre fédérale de 1898-1899 qui avait vu l’élite libérale de La Paz s’émanciper politiquement (et remporter la guerre). Or, c’est cette question de la capitalia qui, bien que importante dans l’esprit de nombreuses élites qui y voit une façon de dynamiser l’économie du Sud (permettez-moi de douter du rapport coûts-bénéfices d’une telle entreprise), se trouve au centre des débats sans qu’elle n’est pour autant une importance clé vis-à-vis des buts visés par l’AC.

Paralysant l’AC, et par conséquent toute l’attention politique du pays (celui-ci vivant depuis plus d’un an autour de ce projet jugé, ou du moins présenté, comme fondamental), cette question de la capitalia se transforme en un fort irritant pour de nombreuses factions. Disons principalement que l’altiplano (La Paz, Potosi, Oruro), contrepoids démographique, idéologique et économique à la Media Luna, commence à être particulièrement frustré de cette stagnation. Et dans un pays où lorsque la police fait la grève on envoie l’armée lui tirer dessus, frustration rime systématiquement avec mobilisation (eh, c’est vrai que ça rime). Or, la Bolivie n’est pas le fofi de Québec, quand on décide d’agir, on ne sort pas le vendredi après-midi avec des pancartes pour crier so-so-so, on arrête tout : blocus sur Sucre.

Est-ce que c’est moi qui a un problème avec la Bolivie ou c’est elle qu en a un avec moi ?

Des milliers de campesinos (paysans, gens de la campagne) déferleront aujourd’hui et demain sur Sucre dans le but avouer de lui couper les vivres : oubliez votre idée du transfert de la capital, recommencez à travailler comme il se doit, sans quoi, on vous affame. Et de ces campesinos, nombreux sont ceux venant de Potosi. Des mines de Potosi. Et avec quoi creuse-t-on des mines ? Non, pas des pelles, de la dynamite ! Ça sent le roussi pour les gens qui planifiaient passer la fin de semaine à la campagne… Oh, et pour cette idée d’une intervention du gouvernement pour détendre l’atmosphère, mentionnons que bon nombre des manifestants en marchent sont mobilisés par le MAS, le parti d’Evo Morales. Il y a comme une odeur de guerre civile dans l’air. Bon, j’exagère un peu, mais c’est excitant, non ?

En autant que je puisse être en Argentine dans un mois…

Je vous tiens au courant.

Thursday, November 15, 2007

Le problème étudiant n'existe pas

Texte transféré par Caroline. Je le diffuse ici et vous laisse le choix du commentaire critique.

LE PROBLÈME ÉTUDIANT N'EXISTE PAS
  1. Nous sommes des étudiants qui ne reculent pas devant la dernière aberration : que la condition d'accès à l'université - quand accès il y a, puisque l'université demeure d'emblée système de reproduction, facteur d'exclusion, signe de distinction, comme on voudra - soit l'endettement généralisé des étudiants promu au titre de fière institution et de rite de passage.

  1. Non, nous ne sommes pas dupes du fait que la prétendue responsabilisation des étudiants envers leurs propres études (comme retour sur investissement) et la ritournelle de la normalisation par rapport au reste des universités nord-américaines (comme fair play dans la concurrence de l'économie du savoir) n'est que le langage honteux d'une réalité plus honteuse encore. Le discours de la servitude financière comme supposée condition d'une université « de qualité » devrait à ce titre parler plus franchement : ce qui nous attend, c'est au mieux, notre insertion complice dans la docte machine du prestige universitaire, de la recherche spécialisée, de la philosophie professionnelle ; au pire, notre renvoi forcé au travail aliéné, celui de la culture d'entreprise, de l'industrie culturelle ou des services « gratuits ». Dans tous les cas, le mode d'accès à l'université et la signification qu’il lui donne mènent droit à l'existence rangée, béate, assise, quelque part dans la société spectaculaire-marchande. Nous le sentions, la dépression était déjà la grève.

  1. Non, nous ne sommes pas là pour sauver l’université telle qu’elle est, blanche immaculée : financiarisation du simple accès à l’université, marchandisation du statut d’étudiant, diplômation de tout ce qui se diplôme (y compris le nouvel analphabétisme), production en série de tous ces experts en objectivité qui paradent à la télévision, de tous ces cadres à toutes les soumissions, à toutes les mises en marché, des êtres comme des choses, de tous ces servants de messe formés au latin de la « science économique » et de la « science politique », de tous ces littérateurs et scénaristes du spectacle sous toutes ses formes (journalisme, industrie du cinéma, spectateurs spécialisés), etc. Nous ne sommes pas sans savoir que la conséquence la plus prévisible de tout cela est à très court terme la disparition des sciences humaines, des lettres et de la philosophie, bref, de la condition de toute critique possible, de tout avenir possible. En conséquence de quoi, aussi, va s’aggravant l’opposition entre l’élitisme fendant de la classe universitaire, et l’anti-intellectualisme complaisant de la classe médiatique, populaire par procuration. Le confort de la scolastique, d’un côté ; le divertissement du ressentiment, de l’autre ; la guerre sourde, au milieu.

  1. Nous sommes des étudiants qui savent fort bien que ce qu’on appelle commodément opinion publique est toujours plus aplatie ou plutôt, modelée, alors que gouvernements, éditorialistes, administrateurs et représentants s'entendent sur le langage (comptable, bureaucratique, publicitaire) à tenir dans un débat qui est toujours présenté comme rien de plus qu’un 'dossier'. Nous nous rappelons des '103 millions' dont nous n’avions rien à foutre en 2005 (est récupéré qui veut bien). Il n'y a pas de 'dossier de l'éducation', il n’est pas question de « moyens de pression » - le problème étudiant n'existe pas : ce qu'il y a c'est le problème d'une société qui n'a rien à offrir, même à ses étudiants.

  1. Nous en sommes venus à croire que, à voir la délicate tête de l'actuelle Ministre de l'Éducation, du Loisir et du Sport, le temps est propice à imposer le langage de la gratuité scolaire, et d'ajouter l'insulte à la provocation : avec rétroaction. La grève est immédiate, et plus de cent étudiants arrêtés les nuits dernières pour cause de 'grabuge' (par quels moyens policiers? nous le savons) n'y changeront rien. Nous sommes pourtant à peu près certains que les bons citoyens que vous êtes trouvent bien méritée la charge policière à l’intérieur des universités et collèges au moindre prétexte d’utilisation des lieux à des fins hors programmes et grandement instructives. Il est à déplorer que la matraque a passé de mode, car elle disait vrai. Mais la (vidéo-)surveillance généralisée, la technologie policière démultipliée et « non-léthale », les manifestations des chars de police en infâmes cortèges ; tout cela, n’est pas sans lien avec ce que les doctes appellent le « naufrage » de l’université, laquelle d’ailleurs, offre gracieusement le baccalauréat en sécurité et police, assorti de cours de philosophie. Trêve de plaisanterie. Tout le monde le sait, le gouvernement le premier, la grève n'est pas l'ultime 'moyen de pression' : l'occupation autochtone est le début de la politique, et la généralisation de la grève et du mouvement, le début de la fin. Ceci n’est pas un appel aux étudiants.

- 15 novembre 2007

Wednesday, November 14, 2007

K.O.

Le premier round l’avait vu peiner quelque peu, mais cela semblait être désormais un tout autre combat jab, jab l’inertie initiale contrée, il retrouvait son légendaire jeu de jambes jab, esquive, jab, jab ses déplacements étaient une série de caresses pour le ring, un jeu de roulette pour son adversaire esquive, crochet du droit il possédait une telle légèreté dans le contrôle de l’espace, quelque chose d’intangible qui donnait l’impression qu’il avait la majorité du temps les pieds dans les airs jab, jab, direct du gauche, uppercut l’aisance se voyait jusque dans l’absence de sueur de son front, dans l’ironie de ses yeux reflétant les boursouflures de son adversaire esquive, jab, esquive, jab, jab l’arcade sourcilière droite de Sucre était profondément atteinte obstruant l’œil du combattant et se répandant aux quatre coin du ring en un feu d’artifice pourpre à chaque coup portant jab, feinte, direct du droit mais alors que tout ne semblait plus qu’une question de temps Guillaume, perdu dans son apnée, cherchant le k.o. oubliant sa garde l’espace d’un élan crochet au corps, direct au cœur se retrouve vacillant de nausée, au tapis, couché.

32 heures de sommeil plus tard (dont 20 heures en ligne), je suis de nouveau sur pieds. Épisode gastrique défaillant. Je retourne au boulot demain. Prenez soin de vous.

Monday, November 12, 2007

N'importe quoi

Il y a la vie, la mort pis toute ; il y a l’idée d’une idée, le projet d’un projet ; il y a mes documents qui n’arrivent pas, la fatigue d’un seul café ; il y a toi, moi, l’envie d’un nous ; il y a Sucre et Montréal, puis un monde entre les deux, autour d’eux ; il y a l’histoire, il y a mille histoires…

Ma tête marteau dicte un rythme menuisier de fatigue lundiesque. L’insomnie de mes dimanches résonne, en écho des après-midis à dormir, sur mon travail matutinal. Occupez-moi ou la gravité ensommeillée me fracassera le crâne sur le pupitre. Aujourd’hui la lenteur des archivistes est un reflet vaudevillesque de mon activité cérébrale. Je guette Morphée du coin de mon œil ensablé et dans l’absence de travail à portée de main, je vous écris pour ne pas sombrer.
Mon degré de discipline et d’assiduité au travail m’étonne moi-même. Bien que je me sois enfilé deux matchs de ligue des champions la semaine dernière, je garde le cap sur mon cinq heures d’archives quotidiennes. Je n’ai cependant pas l’impression d’approcher la satisfaction de ces onanismes sylvestres récoltés. Ne vous méprenez pas, les recherches avancent et elles avancent bien. J’ai cependant cette idée – et surtout ce désir – d’en trouver davantage, cette pensée que je devrais en trouver davantage. J’ai cette structure narrative en tête, la forme de mon mémoire qui s’esquisse déjà, mais il me faudrait les sources – je sais qu’elles existent – pour remplir les cases laissée vides… Ça viendra.

Il me reste environ un mois de recherche. J’ai hâte qu’il passe. Pas que ça m’emmerde, mais je rencontre p’tite sœur à Buenos Aires à la mi-décembre, et ça m’emballe un peu. Vous, ma gang de globe-trotters avisés, n’hésitez pas à m’envoyer vos suggestions touristiques. On est fourré parce que nous serons dans l’entre saison, ce qui se traduit par un décevant pas de foot, mais je suppose qu’il y a autre chose que ça, boire du vin et manger du steak en Argentine. Non ?

Sucre se présente soudainement éphémère. Plus que cette semaine, peut-être une autre, puis je m’en retourne à La Paz. Même genre de documents, archives différentes. Je ne sais pas si ça me plaît. Je suis bien où je me trouve en ce moment, mais en même temps je sens que je m’encrasse de quotidienneries. Un peu de dépaysement avant le départ de cette terre du milieu américaine pourrait me faire un certain bien. On verra ce que ça donne, de toute façon je n’ai pas le choix. Certaines personnes pourraient voir dans ces décisions imposées d’elles-mêmes un certain soulagement, une simplicité d’action. Peut-être…

Sunday, November 11, 2007

Le jour du seigneur

Je croque à pleines narines dans l’air frais de l’après-midi. Un vent-remède de hangover soutient le ciel transitif qui s’installe au-dessus de nos têtes. La chanson Umberella est prisonnière de ma tête, comme je suis prisonnier de sa répétition sur les ondes radiophoniques. Je n’en ai pas mal à la tête pour autant – la vitamine I demeure ma chère amie. Mes pieds nouvellement vêtus massent dans une succession de talons et d’orteils le bitume qui me guide nulle part. Les dimanches de Sucre sont mornes et vides. Je n’ai envie de rien. Je ne fais rien.

Une autre semaine de passée. Une semaine qui file dans sa routine indéterminée. Les mêmes événements et actions se succèdent d’une semaine vers l’autre sans pour autant générer le rituel, que l’habitude réconfortante du terrain connu. Le « just one beer and I’ll go back home » qui se transforme en un cinq heure du matin titubant de plaisir. Nouvelle discothèque hier, nouvelle gente du même coup. Il y a les acolytes qui ne se perdent pas dans le constant renouveau de la faune, mais le paysage sait se métamorphoser constamment.
Hier fût une très belle soirée, belle nuit plutôt. Les visages inédits m’entourant inspiraient la confiance, l’allégresse. Il y avait quelque chose d’une luminosité mystique chez l’un d’eux qui m’a fait confondre beauté et familiarité. Vivi fût un amour de jeunesse maquillé de teintes boliviennes, le sosie de Laurence (Laurence Mill-End pour ceux qui la connaisse) dans un corps plus petit, un accent différent… Il n’y a que ce matin, dans les flashbacks d’hier, que j’ai fait le lien. Drôle de constat. Belle et longue soirée hier donc, dans la politique et l’histoire qui l’initie, l’anecdotique qui l’enchaîne, la danse qui la clôture avant la démesure, et l’image de ces taxis qui s’opposent dans un point final étoilé.
Mes fins de semaines sont les contrepoids d’outrances de mes semaines toutes modérées de sagesse étudiante. Ma géographie temporelle est une caricature de ma vie montréalaise. Quand je m’en distance, l’exagération de ses traits calque de larges sourires au cœur de mon visage. Je vais être grossier d’amour propre, mais c’est fou ce que je peux m’aimer. Dans mes qualités comme mes défauts, je suis en harmonie avec mon tout constitutif. Désolé de vous en faire part.



Comme un écho-souvenir des cours de Rabkin, je constate l’éclat de l’informalité des processus scientifiques – dans l’idée de la démarche du chercheur. Oui mon matériel se couche sur des feuilles vieillies, emmitouflé de couvertures mycosiques, mais je m’aperçois que la génération des idées qui sauront constituer une cohérence de l’accumulation documentaire émerge des rapports humains que l’on parvient à déployer. Plus que l’individualité de la quête archivistiques, c’est la sociabilité du chercheur qui est à l’origine de l’intelligibilité de ses projets. Le vin, la bière et la bonne bouffe entre amis-collègues sont des outils dont l’historien ne saurait se passer. Avec ma temporalité bolivienne qui s’écoule, je prends note de toute cette connaissance accumulée, de toute la série de pensées et de projets nées en moi atour de ces tables de cuisines, de ces comptoirs de bar. J’aime ce que je fais.

J’ai fini La Condition Humaine de Malraux. C’est grand. Très grand. Courrez le lire ou le relire que l’on puisse s’en parler. Nô trouvera que je me répète, mais il y a une profondeur humaine dans ce livre que j’ai peu rencontré ailleurs. Je ne me souvenais pas la dernière fois où j’avais pleuré sincèrement en lisant une œuvre littéraire. Plus que la charge émotive, c’est l’âme même des désirs et devoirs humains que Malraux esquisse en nuances. Des désirs, des devoirs, et aussi des échecs… Ce livre nous rend plus vivant en nous tuant un peu.

Je vous laisse là-dessus. N’hésitez pas à écrire.

Abrazos

P.S. Je vous dois une petite chronique politique. Ça saura venir. Je commence à avoir une meilleure connaissance et compréhension de la politique du pays, et ce n’est pas vraiment beau… Malgré ses brèches de marginalité, l’histoire semble cyclique en Bolivie

Wednesday, November 7, 2007

Réflexion

Réflexion suite à la colonne de Manon Cornellier « Renier nos droits », parue dans Le Devoir du 7 novembre : comment ce fait-il que bien souvent, les pro-vies soient également en faveur de la peine de mort ?...

Je vous copie-colle l’article si ça vous intéresse.

L'homme de 50 ans n'a rien d'un enfant de choeur. L'Albertain Ronald Allen Smith a tué deux autochtones qui l'avaient pris en voiture alors qu'il faisait de l'auto-stop dans le Montana. Il les a tués de sang-froid pour, comme il l'a dit lui-même, «savoir ce que ça faisait de tuer un homme». Arrêté, il a été reconnu coupable de meurtre en 1982 et condamné à la peine de mort, une peine qu'il avait d'abord souhaitée. Depuis, il la conteste et tente de la faire commuer en peine de prison à vie. Il a épuisé tous ses recours et comptait sur l'intervention du Canada pour obtenir la clémence. Mais voilà, contrairement à la politique établie de longue date par Ottawa, le gouvernement Harper refuse d'intervenir.

Smith ne suscite aucune sympathie et il a été jugé en bonne et due forme, mais là n'est pas la question. Ce qui est en cause, c'est la position canadienne sur la peine de mort. Sommes-nous pour ou contre? Le Canada a aboli la peine capitale il y a 31 ans et a réaffirmé cette politique lors d'un vote libre du Parlement tenu il y a 20 ans, alors que les conservateurs étaient majoritaires.

Durant toute cette période, le Canada s'est aussi fait un devoir de combattre la peine de mort ailleurs. De plus, il est toujours intervenu pour exiger la clémence lorsqu'un de ses citoyens était menacé d'exécution dans un autre pays.

Interrogés sur ce changement de cap fait en catimini, les conservateurs ont tenté d'esquiver la question, répétant à qui mieux mieux qu'ils ne voulaient pas ramener un meurtrier au Canada. Le ministre de la Sécurité publique, Stockwell Day, un partisan avoué de la peine de mort, a donné le ton la semaine dernière aux Communes. «Nous ne chercherons pas activement à ramener au Canada des meurtriers qui ont été condamnés dans un pays démocratique qui respecte la primauté du droit. Ce serait envoyer un mauvais message. Nous voulons préserver la sécurité publique au Canada, et telle est notre position.»

L'opposition est revenue à la charge le lendemain, sans succès. Le leader parlementaire conservateur, Peter Van Loan, a toutefois eu cette réplique révélatrice. «Je sais que la personne que défend le Parti libéral ces jours-ci a été déclarée coupable d'un double meurtre il y a 25 ans, celui de deux personnes abattues de sang-froid d'une balle dans la nuque. Elle avait d'ailleurs reconnu sa culpabilité. Je ne vois pas du tout pourquoi les libéraux souhaitent son retour au Canada.»

***

Cette réponse rappelle celle offerte par le premier ministre Stephen Harper quand les libéraux ont évoqué les mauvais traitements réservés aux détenus afghans remis par les Forces armées canadiennes aux autorités de Kaboul. M. Harper avait alors accusé les libéraux de se préoccuper davantage du sort des talibans que de celui des militaires canadiens.

Lorsque le gouvernement a dévoilé son projet de loi contre les crimes violents, les ministres ont presque tous dit qu'il était temps de cesser de donner priorité aux droits des accusés et des détenus au détriment de ceux des victimes.

Ces déclarations révèlent la conception bien étrange des droits fondamentaux qu'ont les conservateurs. À les écouter, on dirait qu'il s'agit de vases communicants. Donner un droit à quelqu'un, c'est automatiquement en enlever un à quelqu'un d'autre. Pourtant, les hommes n'ont pas moins de droits parce qu'on en accorde aux femmes. Les personnes en bonne santé n'en perdent pas quand on reconnaît ceux des handicapés.

Les conservateurs semblent aussi croire que défendre les droits fondamentaux d'une personne équivaut à défendre les gestes de cette même personne ou encore à prendre parti entre deux camps.

Les droits fondamentaux vont au-delà de la personne qui en bénéficie. Ils servent de rempart quand les choses se corsent. Ils existent pour nous assurer que nos gouvernants vont réagir dans le respect de nos valeurs. Il est bien plus difficile de respecter la liberté d'expression de quelqu'un qui dit des choses odieuses que celle d'une personne qui fait écho à nos idées. Il en va de même pour tous les droits.

Demander la clémence pour un meurtrier ne signifie pas qu'on défend son crime mais simplement qu'on veut voir respectée une valeur fondamentale, à savoir le droit à la vie et le refus d'y attenter sous couvert de justice.

***

Le ministère des Affaires étrangères explique qu'à l'avenir le Canada n'interviendra plus quand une personne condamnée l'a été dans un pays démocratique et à la suite d'un procès juste et équitable. Mais là encore, on s'écarte du fond de la question.

La Cour suprême a dit qu'on ne pouvait extrader une personne vers un pays où elle serait passible de la peine de mort, à moins d'avoir l'assurance qu'elle ne sera pas exécutée. Et on ne défendrait plus tous nos propres citoyens menacés d'exécution à l'étranger?

Il ne s'agit pas de juger de la qualité du processus judiciaire d'un autre pays mais de se prononcer sur une sentence qu'on rejette sans partage, peu importe le processus suivi. En adoptant cette approche, les conservateurs nous démontrent que, pour eux, le rejet de la peine capitale est une position à géométrie variable, qui dépend de la personne visée, des circonstances, du lieu et ainsi de suite. Comment pourront-ils demander la clémence pour des Canadiens détenus en Chine ou en Arabie saoudite, par exemple, s'ils refusent d'intervenir auprès des États-Unis?

Mais ça ne s'arrête pas là. Aux Nations unies, le Canada s'est joint il y a longtemps à 71 autres pays pour exiger l'abolition de la peine de mort. Il a toutefois décidé d'abandonner tout leadership dans ce dossier puisqu'il a choisi d'appuyer mais de ne pas parrainer, comme beaucoup l'espéraient, une résolution pilotée par l'Union européenne en faveur d'un moratoire sur la peine capitale.

Cette tiédeur équivaut à une remise en question d'une opposition autrefois inébranlable à la peine de mort. Cela exige un débat public. Il ne revient pas au premier ministre ou à un de ses ministres d'en décider unilatéralement et en secret.

Tuesday, November 6, 2007

Oh ! de source

J’ai enfin compris en quoi le travail archivistique pouvait être particulièrement plaisant. Je suis tombé hier, et j’ai fini de l’explorer aujourd’hui, sur une source particulièrement extraordinaire. Je pourrais pratiquement constituer un chapitre complet juste à partir de celle-ci tant elle est riche, dense explicite. C’est l’histoire d’un procès de 580 pages (des feuilles, pas d’individus médiévaux) où une communauté aymara demande l’annulation de la vente de ses terres communales à un riche commerçant créole et à sa femme. Ce qu’il y a de fascinant à même cette source est que non seulement elle renferme les témoignages d’une vingtaine de paysans indigènes, mais elle présente d’une manière quasi ostentatoire l’attitude de la communauté au sein de l’État nation. Celle-ci, dans le cadre de la défense menée par un avocat créole, s’articule d’une manière ultra formelle à même les mécanismes législatifs définissant l’état civil de chaque individu et de chaque groupe – tout en faisant appelle aux tribunaux qui sont, je vous le rappelle, des appareils étatiques – ainsi, il y a une claire intégration ou acceptation de la structure étatique dans la mesure où elle sert la communauté. En même temps cependant, l’image que les Indiens projettent d’eux-mêmes est celle d’individus naïfs, peu éduqués, exclus de la citoyenneté, ayant été abusés par des gens malhonnêtes profitant de leurs faiblesses (l’alcool) et par conséquent, nécessitant la protection de l’État, comme à l’époque coloniale elle pouvait solliciter la défense du Roi.
La réalité quotidienne de ces Indiens est peut-être, et probablement, toute autre comme certains éléments de la preuve semblent nous le laisser subtilement entrevoir, mais il n’empêche que la réalité de ce document nous présente le choix juridique et par conséquent « formel » que prend la communauté. Elle se présente sous une forme qui force l‘État à lui venir en aide (s’il veut être conséquent dans sa législation), mais qui du même coup contribue à former la perception qu’a le gouvernement des Indigènes. Il importe de garder en mémoire qu’à cette époque (le procès s’étale de 1884 à 1887) les racines d’un fort darwinisme social à s’ancrer dans le sol bolivien. On se rappelle également que parmi les conditions d’accessibilité à la citoyenneté demeure (et demeurera jusqu’en 1956) l’obligation de savoir lire et écrire, excluant du coup la grande, mais alors là, l’énorme majorité de la population indigène. Ainsi, en se présentant comme des êtres naïfs et vulnérables (et sans oublier l’analphabétisme généralisé), les Indiens contribuent à cette idée que le pouvoir et les diverses ramifications politiques y menant (exemple : la participation électorale) ne peuvent qu’être gérés que par des individus « supérieurs », sans qui l’État court à sa propre perte.

Je vous en reparle.

Monday, November 5, 2007

Errements inconscients

Je ne sais exactement où se trouvait mon esprit, mais Hector ne s'appelle pas Hector, mais bien Harold...

Projection dans le flou elliptique du temps – quatrième et dernière partie

Comme au loin l’alpiniste, en montagne, voit à la manière d’une injure dirigée directement contre lui la tempête s’approcher, Guillaume percevait au travers du paysage grisonnant de ses jours à venir, se dessiner l’inquiétante nébuleuse de la panique.

Appel à l’aide lancé.

La simple présence de ce nom dans sa boîte de messagerie stimulait un soulagement parapluie : Cynthia Milton. L’enthousiasme de cette femme semblait à l’épreuve de tout. Il eu su panser des plaies gangrenées, redonner espoir à Teri Shivo. Son écriture était une succession de sourires, dans l’empathie qui si trouvait, dans l’excitation gamine des sujets à explorer. Ce n’était pas tant la nature des conseils qui se trouvaient dans ce message, mais leur simple existence qui régénéra la confiance du jeune chercheur.

Son projet légèrement recentré, mais surtout réduit à la forme d’une maîtrise et non d’un doctorat, Guillaume entrevoyait les prochaines semaines de recherche avec un plaisir régénéré. S’ouvrait ici la deuxième phase de ses recherches. La période d’adaptation maintenant passée, il s’agissait de maintenir le niveau de discipline et de foncer, souffle coupé, sur les traces de l’histoire qui le mènerait de Sucre vers La Paz en un bond à rebours de deux siècles, et de retour au présent jusqu’à Buenos Aires où se déploierait en un mois de vacance la rédemption du travail accompli.

Projection dans le flou elliptique du temps – troisième partie

Si Matt avait su, dès les premiers jours d’investigation de Guillaume, se tailler une place de choix dans la page de remerciements du mémoire de ce dernier, voilà que se dessinait petit à petit, avec les jours qui se succédaient – et les bières synchrones à ceux-ci –, une relation dépassant de loin la seule notion d’aide altruiste. Par la présence centralisatrice du rouquin, Guillaume se constituait finalement une petite communauté sucréenne. Matt, Hector, Catarina et jusqu’à la convalescente Maya peuplaient désormais les soirées de l’étudiant, repoussant de discussions rieuses le temps qui autrement eut été consacré à l’écriture ou à la lecture.

L’amitié entre Matt et Hector avait émergée du premier séjour de l’Américain en terre bolivienne et avait su se maintenir dans les allées et retours Austin-Sucre. Hector, natif de la capitale chuquisacienne, se spécialisait actuellement en ethnomusicologie. Il était de cette catégorie de personnes gargantuesquement pourvues de talents. Jadis membre de l’équipe nationale bolivienne de soccer des moins de 20 ans, il avait abandonné le foot pour se consacrer à la guitare qu’il pratiquait encore aujourd’hui comme un virtuose, lorsqu’il ne se consacrait pas à ses études doctorales. Son incommensurable culture générale, son intelligence subtile et raffinée, de même que son puissant sens critique n’avaient pour ennemi que le haut degré de lassitude qui se manifestait dans chacune des sphères de sa vie. Le désintéressement et le cynisme semblaient en effet le gagner tranquillement comme si la facilité qu’il pouvait rencontrer au quotidien avait pour conséquence de rendre morne, fade et sans relief son existence.

Catarina, la copine de Hector, était quant à elle sociologue et perfectionnait pour l’heure son anglais ayant obtenu un poste aux Nations Unis. Issue d’une famille d’intellectuels à moitié chilienne, à moitié paceña, elle était pourvue d’une curiosité et d’une perspicacité dont eurent été fiers certains de ses ancêtres. Elle avait cependant, lorsqu’elle écoutait les gens, une sorte de fixité floue du regard qui systématiquement semait le doute dans la tête des orateurs quant à l’attention réelle qu’elle pouvait leur porter.

Tous deux étaient également de très bons amis de Maya.

[tant pis pour les accents]

- ¿ y el, quien es ?

- Es un amigo que Mateo ha encontrado en los archivos.

- ¡ Ah, el otro gringo !

Il n’y avait rien de péjoratif dans l’expression, et l’exclamation était lancée avec un sourire à la fois attentionné et rempli de curiosité, si bien que Guillaume ne pouvait se sentir en terrain hostile. L’amorce de la soirée s’orchestrait ce soir là de manière conventionnelle pour Matt, Hector et Catarina, il en allait cependant tout autrement pour la part québécoise du quatuor. Les visites hospitalières n’étaient en effet que rarement mentionnées dans les guides de voyage, ce qui ne les rendait pas moins intéressantes, pour autant, du point de vue de l’altérité culturelle qu’elles renfermaient.

Alors que Catarina, Hector et Guillaume frayaient dans les éclectiques méandres du centre hospitalier manant à la chambre de Maya, Matt était resté à l’entrée, sans fil à la main, pris au milieu d’une conversation qu’il aurait préféré ne pas avoir. La distance grugeait flegmatiquement la relation entre Matt et Kim, sa fiancée. L’incongruité situationnelle du couple plongé dans le contraste des quotidiennetés individuelles divergentes, se manifestait dans une violence croissante à la mesure des jours passés dans l’éloignement.

Et moi qui suis ici. Et toi nulle part. Dans les errements de mon désir où tu te projettes sans matérialité. Je voudrais tant t’étreindre sans mots dire, encore faudrait-il que je sache te trouver...

[Bis]

- ¿ y cual es tu tema de investigacion ?

- Trabajo sobre la participacion de las comunidades indigenas en la construccion de la nacion boliviana en la segunda mitad del siglo XIX. Pero, ahora, tengo un poco de dificultad con los documentos archivisticos. Es que no hay muchos documentos en los cuales puedo realmente encontrar una voz indigena.

- ¿ Has visto los documentos del ministerio de la hacienda ?

- Si, son interesentes, pero son documentos del Estado que son muy formal y no es bueno para lo que busco. En este momento, estoy buscando en los Revisitas de las tierras indigenal. Es muy bueno, pero no encontre mucho expedientes […]

Au cours des dernières semaines, Guillaume avait appris à déblatérer sur les divers problèmes et problématiques liés à son sujet et à son travail en général. Si l’espagnol demeurait quelque peu erratique, il arrivait à discuter de la chose d’une manière intelligible pour des auditoires aux connaissances disparates.

Alors que la conversation battait son plein et que subtilement volailles et pommes de terres faisaient leur apparition sur l’improvisation matérielle qui se voulait une table, Matt fît son entrée. Il y avait dans son visage et dans sa posture toutes les prémices à une soirée où se succéderaient les bières. La sanguinaire présence de ses capillaires oculaires jurait devant cette peau diaphane caractéristique des rouquins. La lourdeur de tout ce qui ne se dit pas ou ne veut pas se dire reposait sur ses épaules guidant toute sa stature dans cet accroissement de la gravité émotionnelle…

Mais les amis sont là. Et demain, c’est congé.

Là était l’amorce de ce qui allait être un marathon de débauche. Justine, comparse montréalaise allait se joindre au groupe pour la longue fin de semaine, Sucre étant un point du périple la menant de Lima à la Terre de feu. Un peu de français et cette possibilité de parler de choses connues, de parler de la maison, arrivaient à un moment fort bienvenu.

La vie s’éclairait à nouveau de toute sa beauté dans se décrochage du monde passé. Guillaume avait foi en son foie pour s’échapper d’un intellectualisme obsédant. Les jours qui allaient suivre ne le décevraient pas dans cette conviction.

(à suivre…)