[Pour une raison qui m'échappe. je n'arrive pas à importer les photos que Paul et Matt ont partagées avec moi, alors peut-être y arriverais-je une autre fois ou les vous montrarai-je à mon retour. Elles fessent. Il y en avait une qui allait ici.]
Des larmes de cayenne me souillent les joues et me tachent, de caoutchouc fumant, jusqu’à l’âme émiettée. Mes oreilles incessamment sillent, pleines de la dynamite de l’espoir, pleine de l’espoir dynamité.
J’ai mal de cette douleur qui depuis mon cœur coule en mes veines, en mes membres. Dans ma paralysie active, je parcours le no man’s land du souvenir d’hier, de la mémoire de ce matin, d’il y a cinq minutes, de maintenant. J’ai la compréhension vide d’un point d’interrogation épuisé, dépourvu dans son agonie de la question sensée le précéder. Je m’essouffle devant le vain effort d’un pourquoi… pourquoi.
La journée a commencée avec un important rassemblement sur la Plaza de 25 de Mayo. Des centaines, peut-être un, deux milliers de Chuquisaqueños manifestèrent leur voix en faveur du transfert de la capitale de La Paz vers Sucre. Il n’était pas midi encore que ceux-ci se réchauffaient la glotte de discours enflammés, de chants scandés. Pendant ce temps marchaient, frais débarquer de l’altipano, quelques milliers de campesinos venus défendre leur point devant l’assemblée constituante. Toujours au même moment, la dite assemblée s’apprêtait à se mettre en branle pour une énième journée de plénière. Et alors que tous se mettaient en place, prêts à tenir leurs rôles sur cette scène au grand air, je me buttais à la porte des archives : fermées.
Après quelques téléphones, je rejoignis Matt près de la Plaza. Le rassemblement c’était alors déplacé, la place centrale de la ville retrouvait un calme plutôt caractéristique de ses dimanches après-midi. Matt et moi nous rendîmes d’abord chez lui, laisser nos effets personnels, puis repartîmes en direction de la Plaza de laquelle l’action commençait à se rapprocher. Au loin, de la fumée commençait à s’élever et nous indiquait, comme un X sur une carte, notre future destination. Masser aux quatre coins de la place, des centaines de pro-capitalia se formaient en des groupes d’opposition à la police, allumettes du brasier à venir.
- Je fais un petit interlude factuel ici pour mentionner que deux actions ont marqué la journée. D’un côté, les campesinos ont assiégé et occupé le Gran Mariscal, lieu où devait se tenir la séance de l’assemblée qui dû déménagée à la Recoleta, située à environ 7 kilomètre de là (ce qui est une grande distance pour la petite Sucre), pour poursuivre ses activités. De l’autre, les manifestant Chuquisaqueños ont livré une série de combats aux forces de l’ordre, sur tous les artères menant au centre de la ville. C’est de cette deuxième action que j’ai été témoins, étant complètement impartial, ne pouvant ni prendre position pour la police – il y a des principes qui se respectent – ni pour les individus en faveur de la capitalia, considérant leur position absurde, voire stupide. –
Arrivez à la plaza, les esprits étaient déjà échauffés. Les corps aussi. Lance pierres, bâtons, feux d’artifices, pétards, roches, telles étaient les armes en mains, armes qui à notre arrivée semblaient déjà étrennées. Une fois sur place, nous rencontrâmes Paul.
- Nouveau personnage pour vous. Paul est un Néerlandais qui, il y a deux ans et demi de cela, pris l’avion de sa terre natale vers l’Alaska. Une fois là-bas, il fit l’acquisition d’une moto et entrepris le périple depuis l’État américain le plus septentrional, jusqu’à la Bolivie, qu’il a atteint quelques jours à peine après moi. Journaliste de formation et de carrière, il pourvoie à sa subsistance en écrivant des articles pour des magazines hollandais divers. C’est vraiment un homme sensationnel, cultivé et avenant. Nul n’est besoin de dire que des événements comme ceux d’aujourd’hui faisaient sont bonheur. –
Certes, la scène à laquelle nous nous joignîmes n’était pas dépourvus de gestes belliqueux, mais les distances entre belligérants demeuraient respectables, tension dans l’air, mais pas de quoi porter mon pouls au-dessus de 100 bpm. Soudain, sort de la prefectura (plus ou moins le siège du gouvernement départementale, situé sur l’un des coins de la place, celui où nous nous trouvons) un policier et sa moto. Probablement, pour une raison qui m’échappe, était-il resté seul en ces lieux et ce devait, avant que les choses ne dégénèrent complètement, de fuir l’endroit. Or, dans la nervosité du moment, sentant le rôle de Charlie qui lui était dévolu dans cette page de bande dessinée, il n’arrivait pas à démarrer l’engin sur lequel il trônait. Le repérant rapidement, la foule des alentours se précipita vers lui. Je n’ai jamais eu peur comme cela de ma vie. Pas par la grandeur de cette peur, mais par la nature de celle-ci. Je me trouvais à peine à trois ou quatre mètre de l’agent et j’étais persuadé que la foule allait le tuer. Une masse rugissant, un mur d’individus constitué comme un seul homme plus grand que nature. De l’arrière, les pierres pleuvaient, atteignant l’homme au dos, puis à la tête, avec pas d’casque. Et ce dernier, sans broncher, sans se retourner, persévérait à vouloir démarrer sa moto. Puis sortant d’un film de Bruce Lee, un coup de pied au dos, et le mur qui se fait cercle, et qui injurie, qui frappe. Soudain, dans l’odeur de pneus qui brûlent, le subtil parfum de la mort qui filtre jusqu’à nos narines à tous, celle qui s’approche, dans un lynchage public. Puis, le miracle. Le policier qu’on laisse partir, sang au visage. La moto abandonnée, d’hémoglobine maculé, mais qu’on laisse partir. Vivant.
[Photo]
C’est à ce moment que les premiers gaz furent tirés. Loin de Matt et moi, mais dont le vent taxi vint porter les effets en notre direction, entraînant notre recul. On retrouva Paul plus loin, moins chanceux, dans sont désir de l’image pris au milieu des capsules gazeuses. Nous prîmes à ce moment une pause, retraitant vers chez Matt pour y boire de l’eau, pour y entreposer la moto de Paul dont la foule n’aurait fait qu’une bouchée près de la Plaza. Matt resta chez lui pour des raisons que j’ignore, avec la promesse de nous retrouver plus tard (ce qu’il fit d’ailleurs). Je me retrouvai à ce moment promu au titre d’assistant journaliste. Paul me confia une de ses caméras grâce à laquelle je pouvais filmer, et nous repartîmes au combat (pour des images vidéos, consultez le site de Paul au www.guzzigalore.nl ; maman, je ne te le conseil peut-être pas).
Les affrontements de la journée se déroulaient comme une guerre absurde. Chacun, de part et d’autre tentant de conserver ses positions, tentant de s’emparer de celles des autres, l’absurdité venant du fait qu’aucune de ces positions n’avaient une quelconque importance. Les oppositions se voyaient contraintes par l’architecture coloniale de la ville, prises en étau dans l’étroitesse des rues, dans la hauteur des immeubles. Le patrimoine mondial de l’Unesco qu’est Sucre en prenait pour son rhume. On jouait de grandes parties de Mississipi humain, tout échange se faisant d’avant à arrière. Soudain, dans l’excitation du vif, dans la gaminerie journalistique du scoop carpe diem, nous commençâmes, Paul et moi, à être passablement au cœur de l’action, au milieu cul-de-sac de cette rue champ de bataille, aucune issus sauf la retraite. C’est évidemment à ce moment que les policiers lancèrent, comme des écoliers des balles de neiges, une série de cartouches lacrymogènes (je dis cartouche car je ne sais pas comment ça s’appelle, et je dis lacrymogène, mais je ne sais si ce n’est pas plutôt à base de poivre de cayenne ; en tout cas ça pique, ça brûle, ça empêche de respirer, ça etc.). À l’avant comme à l’arrière, bien sûr, de sorte que dans la fuite vous n’ayez d’autre choix que d’en inhaler une bonne dose vivifiante (pour voir les pieds d’un Guillaume en fuite et entendre l’halètement nauséeux, argeeuuuuh, de ce dernier, vous référez au site précédemment mentionné). Mes premiers gaz. La course. Le désir fou de ne pas respirer, mais la biologie qui se fait plus forte que la volonté. La nausée. Les jambes du donneur de sang qui fait un choc vagal. Le champ de vision qui se rétrécie. Les larmes. Puis le trottoir réconfort qui se fait siège, des manifestants qui te donnent à boire un liquide douteux, mais que tu acceptes comme la meilleure des bière (oui, oui, je sais que la Pêché Mortel est maintenant en bouteille), que tu bois, que tu te fous dans les yeux. Quelques minutes passent et tu te sens mieux. Tu retrouves Paul, puis Matt arrive, et tu retournes, avec un brin de plus de prudence, vers l’action. Mais tout comme celles de Paul, tes mains tremblent, tes yeux pleurent. C’est l’heure de prendre une autre pause…
[Photo]
Si Sucre vit une guerre civile, subit une explosion nucléaire, si elle est envahie par des extra-terrestres, peu importe, tu sais qu’il y aurait toujours un endroit sur lequel tu peux compter : le Joy Ride Cafe. Quelques gringos prisonniers si trouvent, on est leur divertissement de l’après-midi. Le lieu, après plusieurs semaines, commencent à nous être familier (j’y vais presque quotidiennement, meilleur capuccino en ville, internet sans fil), on commence à lui être familier aussi, ce qui nous donne exceptionnellement aujourd’hui accès au toit. La rue Nicolas Ortiz s’avère le terrain d’un combat yo-yo passionnant, le JRC en est son no man’s land, en plein milieu. C’était comme suivre un match de tennis. Des montées au filet de part et d’autre, lobes de gaz, amortis de pierres, et au loin, pour l’ambiance, l’orage qui approche. Puis la pluie, puis la fatigue.
[Photo]
Sucre demeure occupée à gauche et à droite. Les feux s’éteignent tranquillement, fatigués comme la population, tranquillement on s’apprête à dormir sur une journée sans queue ni tête. Les affrontements d’aujourd’hui ont été menés majoritairement par des étudiants dont, à mon avis, la question de la capitale devait représenter bien peu, surtout en opposition à ce plaisir rarement assouvissable qu’est l’affrontement avec la police. La soirée dégénéra quelque peu, la prefectura fût en partie saccagée (s’attaquer à son propre gouvernement alors que celui-ci encourage et supporte ta cause ????), on lança des pierres et autres objets sur une ambulance en fonction (c’est pas une loi de droit international, ou quelque chose comme ça, que les secours, la Croix Rouge, etc. ne doivent pas être attaqués ? En tout cas, ça manque de classe en câliss…). Demain s’annonce différent. C’est samedi, la fin de semaine est toujours plus tranquille. Mais les campesinos sont là. Et ils ne se sont que très peu manifestés en ce jour. Et, à ce qu’on dit, si on compare la présence dans une manifestation des campesinos à celle des étudiants, c’est un peu comme comparer une équipe de la East Coast League à l’équipe olympique canadienne. Ce n’est pas la même ligue. Les campesinos sont, par la nature de leur travail, plus forts, ils ont généralement tous fait leur service militaire, et en comparaison à ces petits néo-bourgeois de la classe moyenne chuquisaquenienne, ils n’ont fichtrement rien à perdre…
Beaucoup d’action en perspective donc. Mais je promets d’être prudent, aussitôt qu’ils sortent les vrais fusils et la dynamite, je me cache. Mais non maman, je blague. Je ne mettrai pas mon intégrité physique en danger, pas plus que, disons, une partie de hockey ne pourrait le faire.
Vous vous en doutez peut-être par la dimension amazonienne de ce texte, mais je suis particulièrement excité. Ma pire crainte : que ces cons mettent le feu aux archives. Ils sont capable de le faire, il y a quelques années, le feu avait été mis à la préfecture de Cochabamba, brûlant du même coup les archives départementales…
Je vous aime fort,
Abrazos.